Georges Clemenceau,

Centenaire de son périple en Birmanie*

23 novembre - 2 décembre 1920

Pour comprendre le sens du voyage de G. Clemenceau en Asie du Sud durant 6 mois à compter de septembre 1920 et saisir le sens que ce grand voyageur a accordé à  son séjour en Birmanie, quelques mots liminaires sur son intérêt particulier pour le bouddhisme et sur ses principaux combats politiques, artistiques et philosophiques sont indispensables.

Le Père-la-Victoire
Illustration 1: Georges Clemenceau visitant le front (dessin de Sem)

L’homme d’État Georges Clemenceau (1841-1929) est connu dans le monde entier, en premier lieu en raison de sa détermination à mettre un terme le plus rapidement possible à la Première Guerre Mondiale. Nommé premier ministre et ministre de la Guerre, en 1917, celui que l’on appelle « Le Tigre » est un stratège redoutable. A 76 ans il met toute son énergie à libérer la France de l’invasion allemande, avec tous les alliés, dirigeant l’armée française en chef de guerre : « la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires ». Mais aussi avec humilité : il n’hésite pas au péril de sa vie à rendre visite dans les tranchées aux fameux « Poilus ». C’est ainsi qu’il devient « Le Père-la-Victoire » aux yeux de tous les Français et du monde entier.

Clemenceau résolument laïc et anticolonialiste 

Il est reconnu aussi par la singularité de sa personnalité : médecin de formation, il s’engagera toute sa vie dans des combats politiques pour la liberté de pensée. Résolument athée, au fait de l’histoire des religions y compris asiatiques, il milite activement pour la laïcité. Ce qui l’amène à concevoir l’organisation d’une société laïque et républicaine, qui aboutira, après d’âpres combats, à la séparation de l’Église et de l’État (1905). Il est aussi pour la justice et l’indépendance des juges. Journaliste et polémiste, il se bat bec et ongles pour innocenter puis rétablir dans son honneur le capitaine Dreyfus, accusé à tort de trahison, dans le contexte d’un courant d’antisémitisme sans précédent qui a atteint toute la France à la fin du XIXe siècle. Mais aussi il met sa plume au service de la défense des Arméniens assassinés par centaines de milliers dans l’empire Ottoman. Il affirme clairement le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Son opposition, minoritaire à l’époque, au colonialisme est devenue aussi légendaire. Il désapprouve les guerres coloniales, notamment celle conduite par le gouvernement français dans la péninsule du Tonkin. Orateur hors pair, à l’Assemblée nationale il fera démissionner plusieurs cabinets dont le ministère Ferry. Il n’est pas concevable que J. Ferry présente un budget supplémentaire aux forces armées du Tonkin, en guerre avec la Chine (mars 1885). En effet, pour le Tigre il n’y pas de races supérieures investies d’un devoir de civilisation des races inférieures. Il en avait déjà pris conscience à l’occasion des discours de cette nature tenus par l’Allemagne dans les années 1860 à l’égard de la France.  Il s’est fait une spécialité dans ce genre d’exercice au point qu’il est appelé « le tombeur des ministères ».

Promoteur des idées de progrès social jusqu’en 1906, puis effrayé par la montée des idées collectivistes en Russie, Clemenceau, l’humaniste qui siégeait à l’extrême gauche sur les bancs de l’Assemblée nationale, sera, arrivé au gouvernement, impitoyable à l’égard des débordements sociaux : il sera ainsi qualifié à l’époque de « Briseur de grèves ». La liberté du peuple exige de l’ordre : ministre de l’intérieur, il modernise les « services du renseignement » sur des bases scientifiques et organise la police en conséquence. C’est l’époque des fameuses « Brigades du Tigre ». Il se gausse d’être « Premier flic de France ».

Illustration 2: G. Clemenceau - Réunion électorale - Peinture de Raffaëlli vers 1885.
Clemenceau à la presse : « Que voulez-vous, je suis bouddhiste ! »
Illustration 3: Boddhisattva assis, Japon, offert à G. Clemenceau en 1927.

On connaît le célèbre musée parisien Guimet des Arts orientaux. Emile Guimet, fils fortuné d’un industriel lyonnais, après un périple en Inde et au Japon décide de créer un musée des arts asiatiques à Lyon puis à Paris (1889). Il souhaite, à cette occasion, faire connaître le bouddhisme au monde entier. Il organise ainsi à Paris des cérémonies bouddhiques avec des moines japonais et mongols. Clemenceau, “fidèle des fidèles” de ces offices assistera ainsi à cinq cérémonies avec son épouse américaine. Fervent défenseur de la laïcité, Clemenceau s’intéresse aussi à l’histoire des religions et ne manque pas d’être séduit par le bouddhisme : « le plus noble enseignement qui ait jamais été » selon lui. « Point de violences cultuelles dans l’Inde bouddhiste. L’universelle tolérance, partout et toujours vécue, sans même avoir besoin d’être formulée, ainsi qu’on peut l’observer encore aujourd’hui à Ceylan et en Birmanie. […] Confucius, Lao Tseu, Moïse, Socrate, Jésus de Nazareth, François d’Assise, sont grands au même titre et de la même manière, sans avoir dépassé Bouddha qui, d’un suprême élan, atteignit les sommets d’une philosophie des choses où l’homme communie avec toutes les émotions de la terre, dans une charité universelle des existences pour le soulagement des communes douleurs ». Clemenceau perçoit Bouddha, non pas comme un Dieu créateur (il a une approche positiviste de la formation du monde), mais plutôt un sage qui fonde son enseignement sur la compassion (Karuna) et la recherche de la disparition de la souffrance de tous les êtres vivants y compris les animaux. Clemenceau déteste la violence y compris celle faite aux animaux : « Çakya-Mouni (Bouddha), même, étendait sa charité insigne jusqu’aux plus humbles animaux. “Dans la forêt j’étais un jeune lièvre. Je me nourrissais d’herbes, de plantes, de feuilles et de fruits. Un singe, un chacal, une jeune loutre et moi, nous habitions ensemble et je ne faisais de mal à aucun être”. »

A la sortie d’un office, un journaliste du quotidien “Le Gaulois” s’étonne auprès de Clemenceau de voir « des personnalités républicaines qui n’entreraient pas dans une église catholique, mais qui viennent d’assister une à cérémonie bouddhique » et le Tigre de répondre par la célèbre boutade :”Que voulez-vous, je suis bouddhiste !”

Pourquoi l’appelle-t-on le Tigre ?

Parmi les nombreux portraits du Tigre celui de Pierre Dominique dans sa biographie de Clemenceau est des plus évocateurs sur la personnalité du célèbre Vendéen : « Clemenceau est un homme court de taille, trapu, mais alerte. Ses yeux durs brûlent au fond d’arcades creuses que surmontent des sourcils épais et recourbés. Le regard est froid, perçant. La tête est forte et ronde avec des rides accusées, les pommettes saillantes, le teint jaune. La moustache blanche et drue, tombante. Les vêtements sévères, jaquette ou veston, le col d’autrefois, droit, encadrant le cou de son carcan rigide qu’entoure la petite cravate noire. Les mains, rongées par un eczéma tenace, sont gantées de fil gris. Il y a dans l’homme du paysan et aussi du bourgeois de province. On dirait le maître d’une terre ou d’une maison, un notable bourru. Avec cela, l’esprit d’un lettré, la science d’un médecin, les goûts d’un artiste. Cet homme énergique et brutal et qu’on dit léger quand il n’est que primesautier, nullement changeant en tout cas pour l’essentiel, contrairement à tout autre — tel il était à vingt ans, tel il sera a quatre-vingts — on le craint plus qu’on ne l’aime, il fait peur. »

Illustration 4: Le Tigre "croqué" par André Astoul, peintre vendéen – 1920.
Le Tigre et le Maharadja de Bikaner
Illustration 5: Extrait de l'huile sur toile de W. Orpen, Signature du traité de Versailles. Le Tigre est au centre, le Maharadja est debout reconnaissable à son turban.

Revenons à la fin de la 1ère Guerre Mondiale. Lors du Traité de Versailles signé au Palais des Glaces du château de Versailles, Georges Clemenceau se lie d’amitié avec Ganga Singh, le Maharadja de Bikaner qui s’est battu avec les forces anglaises en France. Tous les deux sont anglophones. Ils ont en commun une passion : la chasse.  Dans sa Vendée natale l’infatigable « Tigre » est reconnu par ses proches et amis pour son  « bon coup de fusil », tandis que le Maharadja organise sur ses terres indiennes de longues et fastueuses chasses au tigre, avec  éléphants, cornacs aguerris, guetteurs, rabatteurs et rituel final de l’exposition des  tableaux de chasse… Clemenceau pourrait-il  résister à une telle invitation ? Le Tigre aimerait bien pouvoir ramener en sa retraite… une peau de tigre.  Mais avant de partir, il y a plusieurs questions à régler…

 

Ses partisans politiques souhaitent désormais, la paix revenue, qu’il se présente aux prochaines élections présidentielles. Il s’y résigne sans enthousiasme. Admiré voire adulé par une grande majorité de Français pour sa guerre victorieuse, il n’est toutefois pas apprécié par une majorité de sénateurs, en partie pour des considérations religieuses. Mais aussi son impulsivité effraye la classe politique. Il excelle dans l’art de se faire des ennemis. En homme d’action résolu il s’en réjouit souvent quitte à le regretter ! Les sénateurs lui préfèrent un président avec lequel il s’est battu en duel quelques années auparavant.  Philosophe, Clemenceau, à la manière de certains lettrés de la Chine ancienne   écartés du pouvoir   s’en fait une raison : le jour de sa défaite il quitte Paris. Il va vivre une retraite bien méritée, loin du pouvoir, une vie simple mais très active.  Il se dit heureux d’échapper à une telle charge et rejoint son jardin de Bernouville près de la propriété de Claude Monet. Il a hâte de retrouver le grand peintre impressionniste en son jardin de Giverny. « Je vous aime vous parce que vous m’avez appris à comprendre la lumière… » Le rayonnement de Georges Clemenceau tient aussi à sa culture et à son goût prononcé pour la promotion des arts et de la culture. Il soutient non seulement le courant impressionniste mais s’intéresse depuis de longues années à l’art bouddhique dans ses aspects les plus primitifs.

Désormais, il prend une première décision : installer sa retraite à la campagne, dans une petite maison de pêcheur, face à l’océan, à Saint-Vincent sur Jard en Vendée. Il a aussi le projet d’écrire, non pas ses mémoires, mais un testament à tonalité philosophique sur sa façon d’expliquer les cosmogonies qui ont porté et environnent le monde présent et les perspectives à venir. Dès 1921, en homme très cultivé et en penseur, il entreprend donc   l’écriture monumentale d’ « Au soir de la pensée ».(1926). Tout en poursuivant une correspondance très assidue et abondante avec le dernier amour de sa vie, Marguerite Baldensperger, avec Claude Monet le chantre de son cœur et des dizaines d’autres relations, il va rédiger la biographie, à la demande de sa jeune et dernière égérie, d’un homme politique qu’il admire plus que tout autre, le talentueux orateur grec Démosthène. Lui-même est un orateur hors pair. Latiniste et helléniste, il tient à souligner, ainsi, avant de quitter les tumultes de la vie, la contribution de la Grèce antique à la construction de l’idée de la démocratie, à la formation et au rayonnement des Arts classiques, incluant leur influence sur l’art bouddhique. Mais il est aussi un homme de rupture, il exècre l’art académique de son époque et s’enthousiasme pour l’Impressionnisme. Il veut apporter un témoignage vivant sur la vie et l’œuvre de son ami Claude Monet. Clemenceau, en sa retraite vendéenne, et dans son appartement parisien de la rue Franklin ; prévoit aussi de recevoir, de façon parcimonieuse, des amis politiques, des écrivains, des artistes mais aussi d’aller à la rencontre de gens ordinaires. Ce n’est pas tout.

A 79 ans Georges Clemenceau prend la ferme résolution d’entreprendre trois grands voyages, en Égypte, en Asie du Sud, et aux États-Unis. Ce qu’il accomplira également.

Grand voyage du Tigre en Asie du Sud

Le 22 septembre 1920, Georges Clemenceau (79 ans) s’embarque à Marseille pour un voyage de 6 mois en Asie du Sud, abandonnant définitivement la vie politique. Il tient à réaliser un vieux rêve :  se mêler aux populations afin de nourrir sa passion pour les religions asiatiques dans leur forme primitive et visiter les lieux légendaires, témoins d’un art raffiné et du message originel de Bouddha. Chasser le Tigre n’est qu’un prétexte.

A Albert Clemenceau (son frère aîné, avocat de Zola) le 27 septembre 1920 : “Excellent bateau qui tient très bien la mer. Tous les services à souhait. ”   Sur le paquebot La Cordillère de la Compagnie française de Messagerie Maritime, G. Clemenceau est accompagné de Nicolas Pietri, intime et fidèle collaborateur de G. Clemenceau et de Mme Pietri, M. Turpaud, industriel en confection de Cholet,  à deux pas de sa Vendée natale et d’Albert Boulin, jeune domestique recommandé par Sir Bazil  Zagaroff,  le plus riche marchand d’armes en Europe, représenté en France par N. Pietri.

Le 10 octobre le Cordillère fait une brève escale à Colombo. Clemenceau y reviendra à la fin de son long périple à travers les  Indes anglaises,  en guise d’apogée de ce que l’on peut appeler un  pèlerinage sous le signe de Bouddha !

Puis c’est l’étape glorieuse à Singapour. Le Père-la-Victoire est reçu triomphalement dans la colonie anglaise  de la presqu’île malaise. Double surprise : il va devoir  inaugurer sa propre avenue ! Il y rencontre un missionnaire vendéen !

Le voyage se poursuit dans les Indes néerlandaises, marquées à l’époque par des grèves conduites par un mouvement d’émancipation anti-coloniale.  Parmi les réjouissances au programme : visite de Buiten Zorg (plus connu aujourd’hui sous le nom de Bogor, près de Batavia devenu Jakarta), parc botanique de 87 ha de style anglais. Cet important jardin botanique réveille en Clemenceau le sentiment d’ absence  de son ami de Claude Monet : il aurait tant voulu qu’il soit du voyage plutôt qu’il se confine à Giverny ! Qu’ à cela ne tienne, à son retour  ils vont continuer à partager la passion du jardinage : « Et l’un des derniers intérêt de ma vie est d’un jardin sans contours, sans corbeilles, sans allées, sans parterres, sans alignement de couleurs, où se rejoignent fleurs et feuillages de civilisation et de sauvagerie en bordure de l’océan jaloux. » Clemenceau ne se laisse jamais aller à la mélancolie. Demain, visite du temple bouddhique de Borobudur, lequel «  est le monument auprès duquel pâlissent les plus beaux édifices de l’Inde. » Clemenceau trouve en escaladant ce monument du IXe siècle, redécouvert au XIXe siècle, les limites historiques et sociologiques  entre le temple qui est  l’aboutissement   d’une doctrine religieuse, telles les cathédrales gothiques et ses soubassements qui expriment les bases historiques de l’élaboration du bouddhisme  : « Des superpositions de terrasses où les processions se déroulent en des aventures de bas-reliefs figurant toutes les légendes de la vie de Bouddha. ». Il aura confirmation de cette clé de lecture avec  le temple d’Ananda à Mandalay.

Dans l’œil  du Tigre en Malaisie
Illustration 6: Dessin humoristique de septembre 1919 - Ensemble : "Tiens voilà le tigre !"

En quittant Bali, le Tigre a un rhume carabiné et une fluxion de poitrine qui lui dureront 2 mois. Le Tigre est sujet à cette maladie qui devient chronique. Qu’importe, selon lui, ce refroidissement est dû à une négligence du jeune Albert Boulin qui a laissé  un hublot de sa cabine ouvert toute la nuit. Le valet de chambre ne cesse de se faire gourmander, d’autant plus qu’il a, par mégarde renvoyé à Paris  une  malle avec  des ouvrages qu’il  avait sélectionnés pour son voyage culturel et touristique en Birmanie et en Inde. Faute d’être renvoyé en France, Albert  Boulin en est quitte pour bien frictionner à l’iode ,  cinq fois par jour,  le  Tigre un tant soit peu rugissant. A part cela «  la santé est bonne » écrit-il à son frère. Autant dire : pas question de revenir en France malgré les recommandations de Pietri et des médecins.  Il finit par retrouver sa bonne  humeur, pour cause : direction la Malaisie. Il raconte : « Pas d’arbre pour monter, pas d’éléphant, rien que ma vaillance […] » Clemenceau qui vient de faire 5 h de marche peine à soulever son arme. Il est aidé par Albert qui se rachète : « Toutes sortes d’oiseaux passaient, fuyant la pétarade des traqueurs. Enfin un mouvement se produit dans la brousse, c’était un traqueur malais que je n ‘ai pas tué parce que c’est interdit. ». Sur cette boutade dont il a seul  le secret , après 5 heures de retour à pied, Clemenceau, duelliste invétéré  est prêt à recommencer, il veut un face à face, Tigre armé  contre tigre sans arme !  Mais une tempête conduit le capitaine du paquebot  à revenir à Singapour. Tout revient au calme, mis à part des perturbations causées par des grèves en Malaisie « menaçant d’un retard » . Modification du programme, l’arrivée dans le port de Rangoun est imminente.

Clemenceau au frère  de ses charpentiers, évêque de Birmanie : « Nous sommes pays ».

Rangoun  23 novembre 1920. Une somptueuse réception est prévue  par le Gouverneur Braddock le lendemain . Mais pour accueillir le président Clemenceau, par préséance,  le nouvel évêque Félix Perroy, missionnaire de la rue du Bac à Paris, est invité à participer aux cérémonies d’accueil.

Mgr Perroy se souvient : « Nous sommes tous allés le recevoir au quai. Il y avait, là aussi, le Général et les représentants du Gouvernement, etc… Mais aussitôt qu ’il eut mis pied à terre, sans s’occuper d’eux il s’est dirigé vers notre groupe et il m ’a serré la main. Je lui ai décliné mon nom et mes titres et, comme chef de la mission, je lui ai présenté les missionnaires. Au nom de Perroy, il me dit : “ Mais est-ce que vous êtes de Talmont ? ” et, sur ma réponse affirmative, il me serra de nouveau la main et me dit : “ Nous sommes pays, je connais très bien vos frères qui sont des gens distingués… Ce sont eux qui ont bâti ma maison de St Vincent-sur-Jard… On se reverra, n’est-ce pas ?…”».

Illustration 7: Mgr Félix Perroy, évêque de Rangoun, 1921

Par une heureuse coïncidence, le Tigre se trouve en présence d’un membre de la famille des charpentiers Perroy  et de l’entrepreneur de maçonnerie  Chaigne. Les deux familles sont alliées suite à plusieurs  veuvages. Les frères Perroy   ont rénové, aménagé les toitures et appentis de la cabane de pêcheur sur la dune de Bélébat, sur le bord de l’océan, à Saint-Vincent-sur-Jard, tandis que M. Chaigne a restauré, et aménagé cette  petite maison pour en faire la nouvelle résidence d’été du Tigre. L’entrepreneur a ensuite  creusé un puits dans la dune, Clemenceau ayant fait office de sourcier en repérant la présence de plantes  hydrophiles ! L’évêque originaire de Talmont-saint-Saint-Hilaire, commune entre Saint-Vincent-sur-Jard  et la station balnéaire des Sables d’Olonne (Vendée), averti de la venue en Birmanie  du Père-la-Victoire  ignorait qu’il venait de s’établir pour sa retraite  à quelques kilomètres de sa cité natale. 

Revenons à notre cérémonie quasi-impromptue entre nos Vendéens réunis en Birmanie… Félix Perroy  n’est pas le seul Vendéen dans son diocèse. Trois sont présents selon le protocole d’accueil. Félix commence par présenter le Père Héraud. Ce dernier lui dit être de Chambretaud  (Nord Vendée)“ Mais moi aussi je suis de Chambretaud, lui dit-il ; que je suis content de vous trouver ici ! » Le Père Pavageau lui précise  qu’il est de Montaigu (Nord Vendée). Alors il se tourne vers M. Turpaud, l’industriel de Cholet et crie à la cantonade  : ” Dis donc, Turpaud, il y a un type de Montaigu ici » et d’ajouter, s’adressant au Père Pavageau : « J’ai mon grand-père qui dort dans le cimetière de Montaigu ; ne le réveillez pas ! » Après avoir fini avec les prêtres  Vendéens, le Tigre s’adresse enfin  aux Anglais « tout étonnés de ne pas être salués les premiers » et de voir « ce mangeur de curés en si bons termes   avec [les prêtres vendéens] ». Il est ensuite conduit chez le Lieutenant Gouverneur, où il demeure 3 jours.

Le lendemain Clemenceau se dit   très fatigué et se limite  à visiter  l’École des Frères.  La réunion est une belle réussite aux yeux de Félix Perroy. C’est bien  le 4 décembre 1920 que le Tigre est photographié, encadré par le directeur de l’École des Frères et Monseigneur Perroy. Le surlendemain, tout prête à penser qu’il a visité une première fois Shewdagon . 

Illustration 8: G. Clemenceau en tenue claire entouré par Mgr Perroy, le Directeur de l'Ecole des frères, et probablement le Gouverneur Reginald Braddock,caché par les enfants sur l'estrade, écoute les mots de bienvenue. Rangoun ; 4 décembre 2020. Coll. Familles Perroy et Chaigne.

Le soir du 3eme jour en Birmanie le  Gouverneur donne un grand dîner en son honneur. Il  est accompagné par Mgr Perroy. En réponse au discours du Gouverneur de réception, Clemenceau sous le coup de la fatigue,  ne trouvant pas le mot « héritage »  en anglais, appelle à la rescousse son compatriote de Talmont Saint-Hilaire.  Alors il lui adresse  : «  Thanks to the french clergy… » Après le dîner, en passant au salon, Clemenceau rebondit avec humour comme d’habitude lorsqu’il se trouve en pareille situation : «  Ce soir, vous avez été mon maître… »  Et Mgr Perroy de lui répondre « Et c’est un grand honneur pour moi, d’avoir été  pour un instant  un tel élève ! ». Le Tigre, très diplomate: «  Je vous remercie du plaisir que vous m‘avez procuré chez les Frères, hier soir. Je suis enchanté de tout ce que j’entends ici sur les missionnaires français et de voir que le Gouvernement vous a en grande estime “. Puis arrivé au salon et se confiant un instant  à Mgr Perroy : « Tenez ! Voilà mon supplice qui va commencer ». Le protocole prévoit en effet  que les dames des autorités anglaises lui soient présentées les unes après les autres avec nécessité de converser avec chacune d’entre elles  pendant quelques instants.

Avant de se retirer, Clemenceau invite chaleureusement Mgr Perroy à venir le voir à Paris sinon il lui  en voudrait. Ce ne sera probablement pas avant deux ans répond le missionnaire. Le Tigre :

Oh !  à mon âge je ne peux pas faire d’invitation à si longue échéance ! »

Du Palais de cristal à la Pagode Ananda

Avant de poursuivre le voyage de Clemenceau en Birmanie anticipons quelques instants la nouvelle rencontre de Clemenceau avec Mgr Perroy, de retour pour quelques semaines en Vendée. Louis Chaigne, écrivain estimé dans les milieux littéraires et catholiques,  fils de l’entrepreneur de Clemenceau, sera  témoin  dans sa jeunesse des  retrouvailles à Talmont Saint-Hilaire entre son père entrepreneur, Mgr Perroy (membre de sa famille) et Clemenceau en 1926. Bien qu’ils ne partagent pas du tout les mêmes conceptions de la vie, ils nourrissent toutefois  une grande estime réciproque trouvant sa source dans la proximité relationnelle mais aussi dans le partage de valeurs patriotiques. En voyant la photographie prise le  24 novembre 2020 représentant Félix avec le Tigre à Rangoun, ce dernier s’afflige de constater qu’il ressemble à « une vielle bonne femme ».  L’estime que le  président se porte  lui fait oublier son âge et ses maux (gros rhume au moment de la prise de vue ajouté à son diabète, son eczéma aux mains, sans compter la balle qu’il a reçu près du cœur lors de l’attentat commis par le jeune anarchiste Cottin…). N’avait-il pas déjà  remisé dans un placard un bronze de Rodin le représentant, à l’époque où, enfin ; il devient ministre, sous des traits qui ne correspondaient pas à l’image qu’il voulait donner de lui-même ? Mais la raison de sa réaction est peut-être plus simple : mieux vaudrait que cet instant fixé sur la pellicule reste  dans la sphère privée au moins jusqu’à son dernier jour !

Deuxième témoignage. Clemenceau qui avait consenti à accorder à partir de 1925, une série de d’ entretiens à un jeune écrivain,  René Benjamin, récompensé unanimement  en 1915 par le Prix Goncourt (l’ami du Tigre, G. Geffroy fait partie du jury) , et grand blessé de la Grande Guerre, s’était confié à l’écrivain, volontiers potinier, voire grivois,  à la manière des Goncourt, dans un excès aigu d’anticléricalisme,  particulièrement à l’égard des curés. Et de poursuivre :« Quant aux sœurs, c’est curieux les sœurs… Pauvres petites ! »  Clemenceau reconnaît que  les sœurs  sont menées par l’instinct d’ altruisme plus que par l’égoïsme. « Elles se donnent… comme tant d’autres… un peu différemment. Pas besoin de chercher de foi mystérieuse là dedans. C’est une banale aventure psychologique. La preuve : sitôt  qu’elle mettent en avant la religion, elles divaguent ! »  (le Tigre  a choisi depuis plusieurs année, à Paris,  de se  faire soigner par une religieuse qui lui est très dévouée et lui a  tenu un peu près le même langage !)

Puis il poursuit: « En Birmanie, j’ai rencontré une petite sœur française qui faisait la classe à des petites chinoises. La petite sœur avait l’air d’une pomme d’api ; les petites chinoises d’autant de poupées ; je ne me serais pas fait prier pour en emporter une ! J’ai demandé à la sœur : « Pourquoi, diable, êtes-vous ici, ma sœur, avec ces petites bonnes femmes jaunâtres? — C’est qu’on m’a chassée de France, a dit fièrement la sœur. — Ah! Ah! a répondu, le Tigre et pourquoi vous a-t-on chassée? — On ne voulait plus que je parle du Bon Dieu aux petites françaises, a répliqué la sœur. — Tiens, tiens, et alors à celles-ci vous leur parlez de Bouddha? — Ah ! non, Monsieur, Bouddha n’est pas le Bon Dieu. — Donc vous leur parlez de Dieu, ma sœur, Dieu qui n’est pas Bouddha. — Je ne le pourrais, Monsieur, ce n’est pas leur religion. — Ainsi, ma sœur , en Birmanie vous êtes soumise, au lieu que dans votre pays vous êtes en rébellion. Vous avez une bonne figure et un mauvais caractère. Laissez-moi vous dire que vous avez fait un long voyage pour rien, et qu’il était bien inutile de vous exiler ! » Clemenceau a un jugement encore plus  radical sur les prêtres en mission  : « les missionnaires en Birmanie ne sont pas plus utiles que les sœurs. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire ! L’un d’eux apprend à ses élèves à tirer de l’arc ! Enfin… ce sont des niaiseries à côté… A côté de l’Inquisition ! »

Dans sa rhétorique, Clemenceau place le bouddhisme au-dessus du catholicisme : « Pour avoir tenté d’être homme au  sens le plus élevé du mot, Çakya-Mouni, Jésus de Nazareth sont devenus Dieux, en dépit  d’eux-mêmes. Il m’a semblé que le Bouddha birman demeurait plus près de l’humanité. »

Enchanté par la Pagode  Shewdagon,  Le Tigre reste lucide sur l’avenir de la Birmanie
Illustration 9: La pagode Shewdagon, stûpa remarquable situé à Rangoun. Elle renferme selon la légende, les reliques de quatre anciens Bouddhas, dont huit cheveux du Bouddha Gautama.

Il est persuadé que cette humanité est préservée car selon lui « la vertu de l’enseignement primitif n’est pas complément dissipée » du bouddhisme pratiqué au Tibet, en Chine,  en Birmanie, au Siam (Thaïlande), à Ceylan et au Japon. Il en veut pour preuve les offrandes de fleurs faites aux Dieux. Aux Indes anglaises « l’œil en est merveilleusement réjoui à l’entrée de tous les temples. La Birmanie s’y complaît avec surabondance ».

Georges Clemenceau en observateur avisé digne des grands reporters, doublé d’une plume d’académicien  alerte (il est effectivement élu Immortel mais ne participera jamais aux travaux de l’Académie française ! Son ami Goncourt n’a-t-il pas appelé la création d’une contre-académie ?), nous livre un témoignage de ses deux visites à la  pagode Shewdagon :

«  On ne peut pas décrire la pagode de Rangoon. En des échelles d’étalages fleuris où de petits enfants puisent à pleines mains des cascades de lotus à l’usage du fidèle comme du visiteur païen, j’arrive à un immense plateau où se répand une vie grouillante d’hommes et de Dieux confondus. Tous les Bouddhas concevables frémissant d’une gravité joyeuse dans la pierre ou le bois, au hasard des hommages. Des statues, des chapelles, des sanctuaires, qu’on ne peut pas compter. De hautes cathédrales de bois doré, dans tous les raffinements de la ciselure asiatique. »

« Parmi leurs soies chatoyantes plaquées sur d’innocentes nudités, les jeunes Birmanes au doux sourire, sous leur diadème de cheveux noirs, viennent présenter au Dieu leurs petites poupées vivantes. On se prosterne, on touche la terre du front, on dépose une fleur et le Dieu est content […] Dans la foule compacte, aimable et souriante, chacun se répand en respectueux émois d’une douce bonhomie.[…]

De petites échoppes, partout installées, pourvoient aux besoins de la coquetterie. Sous les yeux d’un public indifférent, de jeunes femmes donnent la dernière main à leurs draperies, et même d’un léger pinceau avivent l’éclat du visage, pour paraître devant Dieu, au dernier point de leur beauté. Assis sur le sol, quelques uns déjeunent. La piété publique n’interdit pas les soins du corps. Parmi la foule, des volées de pigeons familiers, à qui vous pouvez jeter la poignée de grain constituant un “mérite”, par le moyen duquel vous serez infailliblement sauvé de quelque mauvais stage de la métempsychose pour avoir aidé votre “prochain”. »

La visite de la pagode de Shwedagon érigée par les Mons  entre le VIe et le Xe siècle  sur son promontoire et qui irradie  Rangoun de tous ses feux   réjouit  sans réserve notre voyageur à l’instar du Temple de Borobudur. Il  apprécie particulièrement  l’intensité de la vie humaine qui s’y déroule sans discontinuité. Mais il en perçoit les fragilités et les menaces. Ce  bonheur  paisible pourrait  être vite balayé par un drame  : « Un profusion de lumière électrique assure la continuation de la pieuse kermesse de jour et de nuit. Je ne vois qu’un accident qui pourrait l’interrompre, c’est la poudrière que les Anglais ont installée au flanc de la pagode, se décidât à faire explosion. La présence de Bouddha est peut-être  une assurance. Je le souhaite vivement. » L’homme politique au firmament de sa vie a une vision prémonitoire de l’avenir de la Birmanie comme des autres empires coloniaux. Les peuples des  territoires birmans occupés par les Anglais demanderont inéluctablement  un jour ou l’autre leur indépendance. En ce début des années 20, plusieurs manifestations ont lieu à Rangoun, conduites  par des étudiants birmans, au retour de leurs études supérieures en Grande Bretagne et par des pongyis. Mais c’est une autre histoire que le voyageur imagine désormais dans ses notes    en utilisant avec  justesse un conte très bref (figure de style littéraire que Clemenceau maîtrise bien): « Naguère un tigre survint, non invité. Folle de terreur, la bête se réfugia au sommet de l’édifice, où de bons fusils bouddhistes lui assurèrent un changement d’état dans sa métempsychose. » .  Le Tigre ne croyait pas si bien dire. La destitution du roi Thibaw  à  Mandalay en novembre 1885  a  durablement déstabilisé l’identité du pays, son organisation politique et sociale. Clemenceau le sait parfaitement. Bien que le bouddhisme ne soit plus une religion d’État, il n’en demeure pas moins qu’il  peut être le ferment susceptible de modifier le cours de l’histoire birmane.

 Le premier séjour à Rangoun se termine. Direction Mandalay, ancienne capitale de la Haute Birmanie  et Pagan, immense sanctuaire bouddhique, berceau de la Birmanie proprement dite.  Sur la route qui mène à Mandalay, « Dans la campagne birmane, de colossales statues du Bouddha surveillent forêts et rizières. D’innombrables vestiges de pagodes pieusement abandonnées aux envahissements des végétations disent le Maître toujours présent. »

Du Palais de cristal à la Pagode Ananda

Arrivé à Mandalay, Clemenceau  ne peut avoir meilleur guide que son compatriote,  Charles Duroiselle,  devenu  professeur de Pâli à l’Université de Rangoun . Ses recherches sur  la langue liturgique du bouddhisme theravada (École la plus ancienne et la plus proche du bouddhisme primitif)   font autorité en Birmanie  et dans le monde entier y compris aujourd’hui. Il est en effet l’auteur d’un  Guide pratique de grammaire pâli (en anglais)  régulièrement réédité. Ses compétences en archéologie et spécialement en épigraphie le conduisent à faire un travail considérable de déchiffrage des écrits bouddhiques dans les nombreux sites de la région de Mandalay, de Pagan et celle d’Arakan. Cet érudit français, responsable des recherches archéologiques en Birmanie est également un des  fondateurs de la fameuse revue birmane  Burma Research Society.

En haut de la colline de Mandalay qui domine le Palais royal (ou Palais de cristal) Georges Clemenceau atteint son objectif  d’approcher   au plus près le  bouddhisme originel : « A Mandalay, l’ancienne capitale de la Birmanie, j’ai eu entre les mains des restes authentiques de Çakya-Mouni, retrouvés dans un stupa du Pendjab par notre éminent compatriote, M. Alfred Foucher, sur les indications des pèlerins. Un petit flacon de cristal avec couvercle d’or, contenant de minces fragments d’os dans une poussière blanche. Le Bouddha heureusement, a laissé de plus importantes traces de son passage. »

Visite incontournable du Palais de Cristal car Charles Duroiselle connaît la dernière résidence des rois birmans sur le bout du doigt. Il prépare  un guide de visite du célèbre Palais, probablement pour les riches anglophones venant  de plus en plus nombreux arpenter  ce pays chanté par Rudyard Kipling. G. Clemenceau, pour sa part connaît  bien les conditions dans lesquelles le roi Thibaw Min et la reine Supayalat ont été démis  par les Anglais et condamnés à l’exil en Inde. Ceux-ci sont intervenus au prétexte d’un soi-disant accord entre le fils du célèbre roi Mindon Min  et le gouvernement français, aux termes duquel les forces françaises du Tonkin  livreraient armes et  munitions au roi Thibault  en contrepartie de la cession de territoires Shan et de  mines de rubis de la vallée de Mogyok.  Plusieurs articles parus dans  les colonnes du journal  La Justice, fondé par G. Clemenceau  avec son proche et fidèle collaborateur Gustave Geffroy ; avaient su rétablir, en début de l’année  1885,  la vérité. Contrairement aux affirmations du Times, la France n’avait pas de visées coloniales en Haute Birmanie. L’assemblée nationale était sur le point de voter  un second  accord commercial. Il reconnaissait désormais aux Français le droit de s’établir, de résider et de pratiquer du commerce.  Mais Clemenceau savait que la réalité des relations entre les États et pouvoirs en présence était plus complexe. La Haute Birmanie était également stratégique pour la France, d’une part parce qu’elle était un passage complémentaire aux voies fluviales du Yang tsé (Chine) et du Mékong par le Tonkin qu’empruntaient les missionnaires français pour aller  évangéliser les Marches du Tibet. Le brillant et très estimé, notamment des bouddhistes mais aussi  des Anglais, Père Bigandet (1813-1894), sorte de Matteo Ricci français (il avait écrit, entre autres, un ouvrage  en anglais de deux tomes, sur la vie de Gautama, régulièrement réédité),  en poste à Rangoun (Basse Birmanie dite Birmanie méridionale pour les missionnaires), un des prédécesseurs de Mgr Perroy, avait obtenu du roi  Mindon Min  du royaume d’Ava (Haute-Birmanie ou Birmanie septentrionale)  l’installation d’un poste missionnaire à Bhamo (chez les Kachins), aux portes du Yunnan. Cette voie vers la Chine était d’une telle richesse qu’elle ne pouvait   certainement pas laisser  indifférents les interlocuteurs français du roi Mindon Min puis  de son filsThibaw Min, appelés à protéger l’indépendance de  ce qui restait de la monarchie…au grand dam des Anglais. 

Ancien religieux ignorantin, Charles Duroiselle, avant que le Tigre s’embarque sur le yacht gouvernemental  pour Pagan, prochaine destination par le fleuve Irraouaddy, n’a pas manqué de lui rappeler l’œuvre missionnaire du Vendéen Mgr Pierre-Ferdinand Simon (né à Chaillé-les-marais) initialement affecté à l’évangélisation d’une communauté chinoise à Bhamo (chez les Kachins en rébellion). De retour à Mandalay après la chute du roi Thibaw ; il est à l’origine de la construction de la cathédrale du Sacré-cœur, de style néo-gothique,  à l’initiative de l’infatigable évêque Paul Bigandet. Cet édifice est fréquenté  principalement par des membres de la forte communauté des commerçants chinois de Mandalay.

Illustration 10: Temple d'Ananda - Pagan, construit au XIe siècle.

On peut supposer que Charles Duroiselle a invité son compatriote Clemenceau, arrivé à Pagan,  à choisir,  parmi les nombreux sites  qu’il a étudiés , le Temple d’Ananda. Il  est d’ailleurs sur le point de  rédiger un guide de visite de cet  édifice emblématique. Comment Clemenceau pourrait-il passer à côté des  1.500 terres cuites qui  racontent, comme à Borobudur, les légendes de Bouddha ? Les Jatakas  sont pour lui une forme primitive du bouddhisme qu’il affectionne. Ces terres cuites fixées sur les murs  des  absides du Temple d’Ananda   entourent les  salles centrales  où règnent majestueusement d’immenses statues dorées   de Bouddha. Le regard du pèlerin peut, certes, se concentrer uniquement sur l’icône d’un Dieu à visage humain. A n’en pas douter, ces légendes, qui se comptent par centaines, sont des plus édifiantes. Pour notre  visiteur avisé  « Ce n’est pas la doctrine, toute nue, qui suffit à susciter les émotivités profondes de l’idéalisme cultuel. Il y faut l’entrée en scène des légendes par lesquelles se réalise l’inspiration supérieure de l’idéal vivant. Les mythes, en ce sens, sont des guides plus sûrs que le dogme lui-même. » Le Tigre […] poursuit : «  C’est là que vous trouvez l’histoire de Bouddha donnant son corps à la tigresse parce que “ses petits ont faim.” Tout le bouddhisme est dans ces simples récits où s’affirme la solidarité de toutes les existences terrestres, tandis que Jésus s’en tenait seulement à l’amour de l’humanité. »

Clemenceau se souviendra : « A Pagan, sur l’Irraouaddy, il n’y avait pas moins de 12.000 pagodes. L’irruption des Tamouls en a laissé 1.200 dont quelques unes fort belles ».Puis il faut quitter la  région sablonneuse de Pagan, immense sanctuaire bouddhique médiéval d’environ 41 km², berceau de la civilisation birmane de parler tibéto-birman. Des éleveurs de moutons et de chèvres avaient été  chassés des contreforts de l’Himalaya par des Chinois éleveurs de bovins, environ 3.000 ans avant J.C. Ils étaient venus avec leurs croyances animistes. Donc bien avant la naissance de Bouddha soit environ  4.800 ans avant l’introduction du bouddhisme par le roi Anarwatha, fondateur du royaume birman à Pagan.

La descente du  fleuve Irraouaddy est apaisante. Alimenté par deux rivières venues du Tibet,  le fleuve se forme aux frontières du Yunnan. Puis il  traverse, majestueux,  la Birmanie en son centre. La fonte des neiges s’amenuisant à partir de juillet pour approcher  entre novembre et avril, à partir  de Sagaing  de son étiage . Les sondeurs birmans sont donc aux aguets, avec  leurs perches de bambou  ils évitent  les  bancs de sable mouvants qui pourraient  freiner la luxueuse embarcation, en plus des nombreuses îles de formation ancienne qui jalonnent le fleuve . Après la  visite au pas de charge de quelques  sites bouddhiques  remarquables, le Tigre peut enfin goûter quelques   jours tranquilles sur le pont. Toujours tiré à quatre  épingles, en costume clair, coiffé  de son casque colonial, il peut  admirer les rives poudreuses   éloignées où vont et viennent paysans et pêcheurs, deviner la présence de villages signalés par des pagodes scintillantes dans le creux de palmeraies ou sur des belvédères en étages,  croiser bateleurs minces et acrobates, installés parfois en famille,   sur des radeaux de gros bambous ou de grumes de teck, l’arbre trop envié à la Birmanie,  s’émerveiller du spectacle des nombreux buffles,  des éléphants avec leurs cornacs venus s’adonner sagement  aux plaisirs d’un bain rafraîchissant bien mérité. Et puis des groupes de dauphins  remontant le courant du fleuve rappellent au Tigre, de temps en temps,  le spectacle qu’il peut voir de son jardin, à l’horizon de l’océan atlantique.  

De retour à Rangoun  Georges Clemenceau  tient à visiter à nouveau Shewdagon, avant de dire adieu au pays des Pagodes d’Or.

Le 3 décembre 1920, Clemenceau envoie un télégramme au général H. Mordacq (ancien chef de cabinet au Ministère de la Guerre qu’il a dirigé de 1916 à 1919) à bord de l’Ongora : « J’ai visité la Birmanie, qui est un pays admirable, avec d’étonnants monuments religieux. Une population aimable et douce, toute en soie, avec des femmes qui fument de gros cigares avec délices. Je viens de passer cinq  jours à naviguer, sur l’irraouadddy, par le moyen du yacht gouvernemental, un beau palais flottant. »

C’est une manière élégante pour Clemenceau de faire savoir à son ancien conseiller militaire, que malgré la plus haute estime qu’il lui porte, il ne poussera pas son périple au Tonkin malgré les vives recommandations d’un des meilleurs stratèges militaires de la Grande Guerre et grand admirateur de cet homme d’État qu’il juge exceptionnel.

Direction Calcutta, Clemenceau est encore affaibli par la persistance de son rhume. Il fait venir le médecin du Gouverneur. Le diagnostic est sans appel : 1retour en France sans délai.  « Je demande des soins, je ne demande pas de conseils » objurgue  le vieux médecin de campagne ! « Que je meure à Calcutta, que je meure à Paris, que je meure un mercredi, que je meure un samedi, cela n’a aucune importance, mais vous ne voudriez pas que je sois arrivé à la porte de l’Inde  et que je retourne en France sans avoir visité l’Inde. Ou je mourrai, ou je visiterai l’Inde » L’homme de tous les combats est un  chêne,  il ne plie jamais.

Puis Delhi, Bénarès, Bikaner chez le Maharadjah avec au programme festivités et chasse au tigre pendant 3 jours…

Le retour en France passe par Ceylan. Du 23 au 25 février 1921 Clemenceau tient à visiter plusieurs sanctuaires bouddhiques, berceau du bouddhisme Hinayana (Theravada). Il termine avec bonheur la boucle de ce  long pèlerinage édifiant entrepris à 80 ans. « Rien de plus touchant que la rencontre de familles birmanes en pèlerinage aux ruines fameuses d’Anuradjapoura (Ceylan). Le grand Bouddha endormi reçoit aimablement des pèlerins, en habits de fête, l’hommage d’une fleur avec la libation venue de la source prochaine. Partout l’illumination du mystique sourire. A Sarnath, où le Bouddha prêcha son premier sermon, j’ai vu des pèlerins birmans apporter des feuilles d’or pour contribuer à. en recouvrir le grand stupa. C’est le geste classique de la piété birmane. »

Illustration 11: C. Clemenceau au Gal Vihâra, Polonnaruva - Centre nord de l'île de Ceylan
C’était exactement il y a cent ans…

On comprend mieux ainsi le sens du voyage de Clemenceau en Asie du Sud. Il n’est pas arrivé en Birmanie, il y a précisément un siècle,  en simple  touriste mais en lettré féru d’histoire de la philosophie de Çakya-Muni . Il avait prévu dans ses bagages pour l’Asie  des ouvrages très érudits à la pointe des  découvertes des orientalistes français tels Grousset, Burnouf, Foucher… La rencontre en Haute Birmanie avec Charles  Duroiselle   lui  a permis de confirmer, s’il en était besoin,  les mutations des croyances individuelles nourries par les légendes initiales du bouddhisme  en une doctrine et une  religion.

Jusqu’aux  derniers mois de sa vie à Saint-Vincent, dans son jardin façonné dans  la dune surplombant l’océan,  le lettré le Tigre, tel Sima Guang dans son jardin à Luoyang au XIe siècle, par le truchement de quelques statuettes et figurines  de Bouddha ou de Bodhisattva, non loin de sa peau de tigre,  se souviendra assurément    de la beauté des paysages ornés de  milliers de pagodes surmontées de   scintillantes  ombrelles (hti), lien entre  la terre et le ciel. Au soir de sa pensée, il n’oubliera pas,  un peu à la manière de Rudyard Kipling, et sans  un soupçon de mysticisme,   l’appel des   myriades de  clochettes  tintinnabulant  au moindre souffle d’une vie  qu’il aimait tant !

Illustration 12: Maison de G. Clemenceau et son kiosque à Saint-Vincent-sur-Jard (Vendée)
Illustration hors texte : Pagodon birman Les Jardins du Loriot - Bouddha et nats sculptés à Mandalay

Jacques Chaplain – Les Jardins du Loriot, Vendée, dimanche 8  novembre 2020.

Jacques Chaplain, créateur des Jardins du Loriot, parc anglo-chinois en Vendée, sur la commune de Venansault entre La Roche sur Yon et Les Sables d’Olonne. Diplômé de Sciences Politiques de l’Université de Poitiers, il a soutenu en 1972 un mémoire de recherche  sur le socialisme birman  et le bouddhisme . En 2013, shinthes, grand Bouddha niché dans un pagodon birman, petits temples de nats et  mosaïques de verre, tout œuvrés par  des artisans de Mandalay, donnent une touche birmane à une partie du parc.

Depuis 2014, une exposition permanente  de plein air rappelle le voyage du Tigre en Birmanie, réactualisée grâce  à des informations et documents communiqués par Mme Malalan-Chaigne, fille de l’écrivain Louis Chaigne, mort à Venansault en 1973.

Cet article est dédié à Mme Denise Bernot (1922-2016), Professeur de birman à l’Ecole Française des Langues Orientales et birmanologue  qui m’avait fait  l’amitié de me recevoir, à Antony et aux Langues orientales à Paris afin de pouvoir accéder à des informations de première main,  et de me transmettre son attachement à la Birmanie tout au long de la vie.

Matthieu Séguéla, docteur en Histoire (Science po Paris), est à l’origine de cet article commémoratif. Je le remercie  pour sa mise en relation avec l’Ambassade de France au Myanmar et l’Institut français de Yangon. Enseignant  à Tokyo, il concentre actuellement ses recherches sur l’histoire des relations franco-japonaises (XIX-XXe siècles) et l’histoire politique et culturelle de la IIIe République française en relation avec l’Extrême-Orient (1870- 1940).

* L’orthographe utilisée est généralement celle de la graphie française utilisée par G. Clemenceau et/ou au début du XIXème siècle.

Sources bibliographiques :

La plupart des citations de G. Clemenceau sont extraites son ouvrage Au soir de la pensée, Plon, Tome I, 1927.

La rencontre entre Clemenceau et Mgr Perroy est tirée d’un article du Dr Jean Perroy, «Félix Perroy (1866-1931), Évêque de Birmanie » Les cahiers du Patrimoine Talmondais – N° 5 / 2013  et de l’ouvrage de Louis Chaigne : Confidences au bord des sources (Lussaud, Fontenay-le-Comte, 1967).

Autres ouvrages consultés : René Benjamin, Clemenceau dans la retraite, Plon, 1930.

Jean-Baptiste Duroselle – Clemenceau, Librairie A. Fayard, 1988.

A. Samuel, M. Séguéla, A. T. Okada : Clemenceau, le Tigre et l’Asie, Snoek, 2014, 320 p. . Catalogue d’exposition du Musée national des arts asiatiques, publié lors de l’exposition organisée au Musée Guimet (2014) puis à l’Historial de Vendée (2015) sous le commissariat des trois auteurs.

John F. Cady, A History of Modern Burma, Ithaca, New York, 1957, John F. Cady, The Roots of French Imperialism in Eastern Asia (Ithaca, N.Y., 1954).

L’Institut français de Birmanie tient à exprimer toute sa reconnaissance à M. Jacques Chaplain, créateur des Jardins du Loriot, pour son grand soutien dans la rédaction de cet article.

Plus info sur les Jardins du Loriot : https://www.jardinsduloriot.fr/